Je savais exactement où allait son argent.
Je savais aussi d'où il venait.
Mais il y a des vérités qu'on ne jette pas dans une cuisine pendant qu'une soupe mijote.
On les garde pour une pièce où chaque mot a un témoin.
— Je signerai devant la juge, ai-je dit.
Thomas a plissé les yeux.
— Tu vas essayer de réclamer l'appartement ?
— Non.
— La voiture ?
— Non.
— Alors pourquoi attendre ?
J'ai refermé le dossier doucement.
— Certaines choses doivent être dites au bon endroit.
Françoise a éclaté d'un petit rire.
— Écoute-la. Trois ans à faire la cuisine, et maintenant elle parle comme une avocate.
Thomas a secoué la tête.
— Camille, tu n'es rien sans moi.
J'ai senti un rire monter, un rire court, presque dangereux, celui qui arrive quand une phrase est tellement fausse que la colère ne sait plus par où sortir.
Je ne l'ai pas laissé passer.
Je suis montée dans la chambre.
Le lit était fait au carré, non pas pour lui, mais parce que certaines habitudes restent les mêmes quand l'amour est parti.
Sur la commode, il y avait notre photo de mariage.
Thomas y souriait comme un homme qui venait d'obtenir quelque chose de beau.
Moi, je souriais comme une femme qui croyait encore qu'un homme pouvait changer quand il était aimé correctement.
C'était peut-être ma seule vraie erreur.
J'ai ouvert le tiroir du bas, sous les poignées que Françoise trouvait trop simples.
J'ai soulevé la doublure.
Le badge était là, dans son étui noir.
À côté, il y avait une clé USB scellée, trois copies de relevés bancaires, plusieurs documents datés, et une enveloppe brune portant mon nom complet.
Camille Bernard.
Enquêtrice principale.
Division des infractions financières.
Trois ans.
Trois ans à être appelés pauvres petite chose par des gens qui laissaient traîner des factures falsifiées sur la table du salon.
Trois ans à écouter Thomas parler trop fort après deux verres, racontant ses contacts, ses clients fantômes, ses mouvements qui ne laissaient pas de traces.
Au début, je n'avais pas voulu croire que tout était calculé.
Il avait su être tendre, parfois.
Il m'apportait du café quand je travaillais tard sur des dossiers qu'il croyait administratifs.
Il disait qu'il aimait ma discrétion, et moi, j'avais confondu cette phrase avec de la confiance.
Puis les factures sont arrivées.
Puis les noms ont changé sur les virements.
Puis Françoise a commencé à signer des papiers qu'elle prétendait ne pas comprendre.
La confiance ne meurt pas toujours d'un grand mensonge.
Parfois elle s'éteint sous une pile de petites preuves.
Quand je suis redescendue, Thomas était déjà dans l'entrée.
Françoise ajustait son collier devant le miroir.
— Tu viens comme ça ? at-elle demandé en regardant mon manteau noir et mes chaussures plates.
— Oui.
—Parfait. La juge verra bien le genre de femme que tu es.
Mon téléphone a vibré dans ma poche.
Un seul message.
Tout est prêt. Au signal de la tonne.
Je l'ai effacé, puis je les ai suivis dehors, sous une pluie fine qui rendait les trottoirs gris et brillants.